vendredi 4 septembre 2015





Et si on faisait un savon ce weekend !

Faire une crème ou un savon maison est une des premières choses que l’on fait quand on se lance dans le DIY (do it yourself = fait le toi-même) des produits cosmétiques et ménagers. Et aujourd’hui je vous parlerai de savons solides ; comment concevoir sa recette, la réaliser, attendre pour le résultat et se laisser prendre par le virus de la passion du savon (comme beaucoup d’entre nous).
Au début, il est plus facile de prendre des recettes toutes faites d’autres personnes qu’on tente de reproduire. Ça passe ou ça casse ; et dans la deuxième situation on a du mal à comprendre pourquoi. On se pose des tas de questions auxquels on est difficilement en mesure de répondre. Moi je suis une adepte de la conception. J’aime comprendre les choses en profondeur, savoir comment elles ont été conçues, pourquoi a-t-on mis tel ou tel autre ingrédient (déformation professionnelle J J J).
Dans cet article je vous parlerai  de saponification selon la méthode à froid, cette méthode qui permet de préserver toutes les propriétés de nos beaux ingrédients naturels.

Qu’est-ce qu’un savon ?
C’est la petite boule qui mousse et qu’on utilise pour laver J, pourrait nous dire un enfant. C’est vrai mais je dirai plutôt que le savon est le produit d’un corps gras (60-70%), d’un alcali (8-12%) (hydroxyde d’un métal alcalin ou d’ammonium ; Hydroxyde de sodium ou de potassium) et d’un aqueux (20-25%).
                                    Corps gras + Alcali + Eau = Savon + Glycérine
Comme vous le constatez, la réaction va produire de la glycérine qui permet de rendre les savons naturellement doux et moins asséchant.

Composition du savon

Pour faire sa propre recette de savon solide, on part sur la base que notre savon doit contenir :
-          60 à 70% de corps gras
-          20 à 25% d’eau ou environ 1/3 de la phase de gras
-          8 à 12% d’hydroxyde de sodium (NaOH)
Vous constaterez parfois que la somme ne donnera pas forcement 100% mais avec les savons ça ne pose pas de problèmes d’avoir quelques grammes en plus ou en moins, contrairement aux crèmes.
* Notez ici qu’on n’utilise que de l’hydroxyde de sodium comme saponifiant car l’hydroxyde de potassium est réservé aux savons pâteux et liquides et nécessite un autre mode de préparation.

Les corps gras

Ce sont eux qui vont conférer à notre savon la majorité de ses propriétés. Leur choix va donc être crucial. On va généralement utiliser un mélange de beurres et d’huiles. Les premiers vont apporter de la robustesse au savon, tandis que les autres apporteront de la douceur. Les beurres (coco, cacao, palme) permettent d’avoir des savons durs, qui produisent une belle mousse qui nettoie très bien. Mais une forte proportion (plus de 30%) de coco ou de palme peu donner des savons asséchants à cause de l’acide laurique qu’ils contiennent. Le beurre de karité contrairement aux autres beurres produit des savons qui moussent peu.
Les huiles (olive, amande douce, jojoba, etc …) vont être choisies en fonction de l’usage qu’on prévoit pour le savon. Par exemple on apportera de la douceur à une peau sèche et sensible avec de l’huile d’amande douce ou d’argan ; pour les cheveux de l’huile de ricin ; pour une peau grasse du jojoba ou du kuikui. On va donc se baser sur les propriétés de chaque corps gras pour l’incorporer dans notre recette.
Il est à noter que certains beurres comme le karité ou le beurre de mangue vont être choisis plus pour leurs propriétés nourrissantes pour la peau que pour la dureté qu’ils pourraient conférer au savon.
La meilleure manière de profiter des bienfaits des huiles précieuses telles que les huiles d’argan, de baobab, de germe de blé et même du beurre de karité, est de les ajouter dans la phase de surgraissage.

* le surgraissage : c’est la part de gras libre ou non saponifiée qui reste dans le savon de manière résiduelle ou par ajout, et qui apporte de la douceur au savon et à la peau. Cela représente 5-10% du savon. Il existe deux manières de surgraisser notre savon. Premièrement on réduit la quantité la quantité nécessaire de soude de 1-10% ; par conséquent tous les gras ne seront pas saponifiés et l’excédent sera libre dans le savon. Dans ce cas, ceux sont tous les corps gras choisis qui seront partiellement saponifiés. Dans la deuxième méthode, on choisit quelle huile ou beurre va surgraisser notre savon (karité, argan, baobab, rose musquée, etc …) ; on en détermine la proportion (jusqu’à 10%) et on l’ajoute à la trace (c’est lorsque le mixeur commence à laisser une empreinte dans la pâte savonneuse). Ce second mode opératoire permet d’avoir exclusivement les propriétés de l’huile de surgraissage et est recommandé pour les huiles précieuses qui coûtent chères.

La soude
La quantité de soude est entre 8 et 12% de la masse du savon final, ou est calculée en fonction de l’indice de saponification de chaque corps gras. L’indice de saponification d’un lipide est la masse d’alcali nécessaire pour saponifier 1g de ce lipide. Pour le même lipide, l’indice de saponification sera différent pour l’hydroxyde de sodium et pour l’hydroxyde de potassium.

Exemple d’indice de saponification
Corps gras
IS NaOH
IS KOH
Coco
.182
.252
Palme
.142
.195
Olive
.135
.188

Ces valeurs ne sont pas figées, ce sont des approximations qui varient en fonction de l’origine et de la qualité de l’huile.

La phase aqueuse

Généralement on se contentera de prendre de l’eau distillée pour notre phase aqueuse. On peut employer aussi des tisanes ou infusions, du lait, du vin, des jus. Mais vu que lors de la préparation l’eau est mélangée avec la soude (NaOH) et que la température de ce mélange peut atteindre 80⁰ Celsius (ce qui détruirait les propriétés de liquide comme les jus de fruits et légumes) on résume la phase aqueuse à de l’eau.
Néanmoins si l’on tient à en utiliser, l’astuce est de soit dissoudre la soude dans une partie d’eau (la moitié de la phase aqueuse), laisser refroidir et ensuite ajouter le liquide choisi. Sinon on prend notre phase aqueuse (par exemple du jus de carotte) on la congèle dans un contenant large afin d’obtenir une glace du genre « slush » avant d’y saupoudrer la soude. Veiller à ce que la température n’excède pas les 60⁰Celsius. Il n’est pas recommander de remplacer toute la phase aqueuse par du lait au risque de voir les acides gras du lait être saponifier par la soude, ce qui n’est pas notre objectif vu que ceux sont ces acides qui confèrent au lait ses propriétés recherchées pour la peau.

Les additifs

À ce stade on a une multitude de choix pour notre savon. Les quantités d’additifs par 100g de savon, seront de 1 cuillerée à thé à une 1 cuillerée à soupe pour les ingrédients secs, et la moitié pour les ingrédients pâteux et semi-liquides.
On peut ajouter des céréales (avoine, tapioca, germe de blé …) des corps minéraux (sels de mers, pierre ponce …) des plantes (fleurs, épices, fruits et légumes) du lait, des aliments (miel, sucre, café …). Chacun y apportera ses qualités (exfoliation, douceur, propriétés médicinales …).
Nos savons peuvent être colorés naturellement avec des oxydes, argiles et micas. Nous utiliserons les huiles essentielles pour les parfumer mais aussi leur donner d’autres indications thérapeutiques. En fonction de l’intensité du parfum recherché, on y ajoutera 0.5 à 3% d’huiles essentielles, voir 5%  ou plus pour les savons thérapeutiques.
Les cires (abeille, carnauba, candellila) : on utilise les cires pour durcir notre savon à raison de 5% maximum. Tous les savons n’ont pas besoin d’être durcis. Pour savoir quand est ce qu’il faut ajouter de la cire ou pas, on se basera sur l’indice INS de nos corps gras. La valeur idéale INS pour avoir une bonne dureté du savon est autour de 160 (120-160).
Exemple : si dans une recette on a 20% de coco, 20% de palme et 60% d’olive
Corps gras
INS
INS du savon (dureté du savon)
Coco (20%)
258
258*20% = 51.6
Palme (20%)
157
157*20 = 31.4
Olive (60%)
109
109*60% = 65.4
Total
148.4

Notre valeur ici est de 148 ce qui est dans la fourchette pour obtenir un savon assez dure. On peut si on veut ajouter un peu de cire pour augmenter la valeur de l’INS, ou simplement laisser le savon sécher plus longtemps pour le rendre plus dure.

Un antioxydant est utile pour protéger nos gras libres qui se retrouvent dans le savon. On utilisera généralement de la vitamine E ou de l’extrait de romarin à raison de 1% des corps gras. Pour ceux qui aiment les calculs, c’est l’indice d’iode des corps gras qui nous permet de savoir la nécessité de l’ajout de l’antioxydant. La valeur de +/- 70 sera visée pour être sûr que notre savon ne sera pas victime du rancissement.

Exemple 

Corps gras
Indice d’iode
Indice d’iode du savon
Coco (20%)
10
10*20% = 2
Palme (20%)
37
37*20% = 7.4
Olive (60%)
81
81*60% = 48.6
Total
58

Nous obtenons 58 alors notre savon a besoin d’être protégé de l’oxydation. Mais d’une façon générale, il est mieux de toujours ajouter un antioxydant, surtout en cas de surgraissage.


Concevoir sa recette

On choisit ses corps gras et sa phase aqueuse. Si on veut faire une masse savonneuse de 1000g et qu’on choisit 65% de corps gras (60-70) dans tout le savon soit 650g on a :

Corps gras
%
Quantité des gras en g
Indice saponification NaOH
Quantité de Soude
Indice d’iode I.I
Calcul I.I. du savon
INS
Calcul INS du savon
Gras 1
20
130
Ind. Sap. corps gras 1
= ind. Sap gras 1 * 130
Ind. Iode gras 1
=Ind. Iode gras 1 *20%
INS gras 1
= INS gras 1 *20%
Gras 2
10
65
Ind. Sap. corps gras 2
= ind. Sap gras 2 *65
Ind. Iode gras 2
=Ind. Iode gras 2 *10%
INS gras 2
= INS gras 2 *10%
Gras 3
70
455
Ind. Sap.corps gras 3
= ind. Sap gras 3 *455
Indice iode gras 3
=Ind. Iode gras 3 *70%
INS gras 3
= INS gras 3 *70%
Total
100
650

Somme

Somme

Somme

Voici un petit tableau que vous pouvez reproduire sur une table excel et y  introduire vos données.

Essayons avec notre exemple de tout à l’heure

Corps gras
%
Quantité des gras en g
Indice saponification NaOH
Quantité de Soude
Indice d’iode I.I
Calcul I.I. du savon
INS
Calcul INS du savon
Coco
20
130
.182
23.92
10
2
258
51.6
Palme
20
130
.142
18.46
37
7.4
157
31.4
Olive
60
390
.135
52.65
81
48.6
109
61.4
Total
100
650

95.03

58

148.4

À ce stade on a :
-          130 g de coco
-          130g de palme
-          390g d’olive
-          95g de soude
-          Environ 217g d’eau (650/3=216.67)

Ajouter autre chose

-          32.5g de karité pour surgraisser (=650*5% des corps gras)
-          13g de cire (2% des corps gras)
-          6.5g de vitamine E (1% des corps gras)
-          5 cuillerées à soupe d’avoine moulue (pour exfolier et adoucir)
-          2.5 cuillerées à soupe de miel (douceur et augmente la mousse)
-          2g d’huile essentielle de son choix (en respectant les précautions) environ 60 gouttes


Méthode de préparation

Matériel :

-          Vêtements appropriés (qui couvrent bien le corps ; manches longues par exemple)
-          Lunettes de protection
-          Gants solides (genre gants de vaisselle et pas ceux en latex légers)

mixeur 
-          Masque pour se protéger des gaz qui émanent de l’activation de la soude
-          Thermomètre
-          Tasses à mesurer
-          Marmite en acier oxydable
-          Mixeur
-          Balance
-          Moules, spatules, film cellophane, couteau à savon

1ère étape : mesurer tous les ingrédients

2ème étape : activer la soude
Dissoudre la soude dans la phase aqueuse (toujours mettre la soude doucement dans l’eau et non l’inverse)  et laisser refroidir jusqu’à ce que la température soit entre 30 et 40⁰ Celsius. Se protéger des vapeurs de soude avec le masque. Il faut également faire attention car le pH de la solution est très basique et est caustique pour la peau ; c’est pour cette raison qu’il faut porter des gants résistants.

3ème étape : chauffer les corps gras
On fait fondre d’abord les beurres sans les bruler et ensuite on ajoute les huiles. On peut ajouter la cire à ce moment au lieu de la mettre quand la trace apparait. Dans ce cas, on la fait fondre en premier et on tient compte de sa quantité dans le calcul de la masse de NaOH.

4ème étape : le mélange 
apparition d'une trace légère 
les corps gras 
 Lorsque nos 2 phases sont entre 30 et 40⁰ Celsius, renversez les huiles dans la solution de soude et commencer à mixer jusqu’à l’apparition de la trace. Si on a juste quelques additifs à mettre dans le savon, une trace d’intensité moyenne est suffisante. On cherche une trace légère lorsqu’on doit faire beaucoup de manipulations sur la pâte savonneuse. Une trace trop intense est à éviter au risque de voir le savon se figer dans le bol de mélange.
L’apparition rapide ou pas de la trace est influencée par le choix des huiles. Par exemple l’huile de ricin accélère la réaction, tandis que des huiles telles que l’huile d’olive vont la ralentir.


5ème étape : ajouter les additifs
Quand on obtient la trace voulue, on ajoute tous nos additifs et on mélange à nouveau soit au mixeur (par petits coups) ou à la spatule.
ajout de la vitamine E

6ème étape : la cure et le séchage
Ensuite on renverse la pâte dans les moules (en silicone ou plastique, les moules en bois exigent une préparation particulière) on couvre avec un film cellophane. On met les savons en cure de 24h dans un endroit chaud (si possible un carton ou un bac). On peut envelopper les moules avec des serviettes pour garder la chaleur.


24h plus tard on démoule et on met nos savons sur des grilles à sécher pendant  4 semaines au moins à l’abri de la poussière.

Et c’est tout … vous aurez de beaux savons nourrissants et naturels pour votre peau. 




Remarque : le nettoyage du matériel utilisé pour faire notre savon demande une attention particulière. En effet vue que la saponofication se poursuit, toute pâte résiduelle sur les instruments devra être neutralisée d'abord (avec une solution d'acide citrique ou de citron), au risque de voir les morceaux se solidifier dans les tuyaux d'évacuation.


5 commentaires:

  1. Bel article !
    Il y a un gros débat en France au sujet du surgraissage .
    La saponification n'étant pas terminée quand le surgras est ajouté , il n'est pas certain que la soude fasse le distinguo .
    Quant à la vitamine E , n'est-elle pas "grillée" par la soude ?
    Merci et bonne journée !

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    1. Allo Patsh, les vitamines font partie des fractions insaponifiables des lipides. Par conséquent la vitamine E n'est pas ''grillée'' par la soude. Comme quoi la nature fait bien les choses :)
      Bonne journée

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  2. C'est intéressant ce que dis Patsch! Mon copain chimiste avait exactement la même interrogation ! Je lui disais qu'il fallait mettre tel gras à la trace car je voulais que ce soit lui mon gras non saponifié. Il m'a répondu que d'après lui, même en ajoutant le gras à la trace ça ne veut pas dire que c'est lui qui va être non saponifié car le processus de saponification n'est pas terminé de toute façon. Ça va dans le même sens pas mal que ce que dis Patsch :) un gros merci pour ton bel article en tout cas :D

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  3. merci patsh et Andréanne pour vos commentaires. En effet comme le dit patsh ce point est souvent soulevé vu que la réaction est juste enclenchée par la préparation et se poursuit tout au long du séchage, et jusqu'à preuve du contraire la soude ne distingue pas quels gras saponifier avant les autres. J'ai moi même posé la question au sû de ce que j'avais appris en chimie. D'après certains anciens dans la savonnerie artisanale et ce que j'ai lu sur le sujet tout porte à croire qu'une bonne quantité de la soude est neutralisée par les premiers gras en contact avant l'apparition de la trace. http://www.aroma-zone.com/info/fiche-savoir-faire/la-saponification-a-froid
    Ce qui épargnerait l'huile ajoutée pour surgraisser , au moins une bonne partie. À ce niveau je dépose un peu ma casquette de scientifique et je l'accepte avec mon chapeau de croyance empirique. Sinon rien ne prouve que le surgraissant est conservé tel quel dans le savon final. C'est pour cette raison que je n'en ai pas parlé dans l'article.

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  4. Super intéressant ! Merci pour cet article et les commentaires :-)

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